Colonisation Ottomane : L’historienne Abla Gheziel donne un cour d’Histoire à Fatma–Zohra Guechi

Dans son interview accordée au site Algérie Culture, rapportée par Ma Revue De Presse DZ, le 6 octobre, l’historienne Abla Gheziel était interrogée sur la thèse, qui tient plus d’une lecture politico-religieuse que de l’histoire, des arabo-islamistes algériens, portant sur la colonisation Ottomane en Algérie (1516-1830)…

Algérie Culture : L’historienne Fatma–Zohra Guechi, contrairement à plusieurs historiens dont Fouad Soufi, considère que la présence ottomane en Algérie ne peut pas être considérée comme une colonisation. Qu’en pensez-vous ?

Abla Gheziel : Avec tout le respect que je dois à Mme Guechi, la présence des Ottomans ne s’est pas faite dans la sérénité ni dans la paix, tout comme la politique intérieure n’a pas été une réussite complète ; et ce, même si  des auteurs, toute époques confondues, tels que cheikh az-Zahar, Hamdan Khodja, Tawfiq al Madani, Yahya Bouaziz, tous sans exception font de la présence des Turcs en Algérie une ère  prospère, et que  les problèmes liés aux troubles et aux révoltes étaient le fruit de complots et intrigues ourdis par les ennemis de l’islam et de la Régence.

Mais les faits en eux-mêmes nous font entrevoir une autre histoire. En effet, quand on se penche sur Le Miroir de H. Khodja, celui-ci essaye de nous dresser un portrait idyllique tout en omettant de donner son avis sur les révoltes qui ont secoué la Régence et se contente d’affirmer que les Algériens étaient naturellement pacifiques : « Les Algériens sont naturellement pacifiques et soumis à l’autorité, quand bien  même celle-ci abuserait-elle de ses pouvoirs[Hamdan Khodja Le Miroir)] ». Une réflexion qui laisse sous-entendre d’une manière implicite, qu’il reconnaît les exactions des Turcs envers les populations locales qui subissaient le joug résignées.

De même, les confréries amies et alliées d’hier n’ont pas hésité à se liguer et à clamer le djihad contre les Turcs.  Il faut ajouter à cela les tribus arabes de la plaine et du Sud de la Régence, qui se sont dressées plus d’une fois contre l’autorité des deys et des beys et, à chaque fois, les représailles du gouvernement étaient effroyables et sanglantes comme l’affirment ce témoignage : « 24 décembre 1783 On eut la nouvelle que dans le pays des Biskeris il s’était excité une querelle ou les tourcs (Turcs) furent tués et 4 blessés… en conséquence le Bey de Constantine se transporta avec son camp à la campagne de Torrega et toza(sic) dans le bilad el Gerid pour arrêter les insultes faites à la nation ottomane et punir les coupables (document archives)» 

Aussi, les Kabyles n’ont pas été en reste. Ils ont été des adversaires de taille et n’ont jamais accepté de se soumettre totalement.  De tout temps, ils se sont opposés à l’arrivée de l’envahisseur (Phéniciens, Romains, Vandales, Arabes,…) et sont  restés fidèles à leur liberté. La tribu des Flissa est celle qui illustre le mieux cet exemple mais leur prise de position envers les Turcs n’a pas fait l’unanimité ; az-Zahhār  ira jusqu’à les qualifier d’un peuple barbare, des ignorants, des brigands ne connaissant de l’islam que la profession de foi… Autre exemple les banī ʽAbbās et les Bibans étaient arrivés à imposer un droit de passage aux Turcs lorsque ces derniers passaient sur leurs terres. Comme vous pouvez le voir, ces révoltes arborent à la fois un caractère social et  politique : des Kabyles qui se veulent libres  et sans engagement envers quiconque ou un pouvoir, obéissants à leurs coutumes ancestrales. Le XVIIIème  siècle a été le siècle des insurrections sociales où les tribus se révoltent tour à tour et se soulèvent contre une injustice sociale et raciale.

Dès le début du  XIXème siècle,  les révoltes prennent un autre tournant : les revendications sont plus explicites ; l’idée d’indépendance commence à prendre forme : C’est au nom de ces fondements qu’entre 1804 et 1807, Ben Šarīf  et Ben al-ʼAḥraš  soulèvent les populations. Tous deux étaient issus de la confrérie des Darqāwa. Le premier réussit à rallier à sa cause toutes les tribus de l’ouest et qu’il est temps de reprendre possession de leur terre et de chasser les Turcs envahisseurs. Au vu de ces évènements, il semble difficile  de croire que les populations de la Régence se soient résignées face aux  Turcs et à leurs agissements docilement.

Comme je l’ai dit, considérer la présence turque en Algérie comme une colonisation, remettrait en question la politique d’aujourd’hui des deux pays ; le politiquement correct l’emporte sur l’Histoire.

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Depuis quelques années, le président turc TayipReccipErdogan est dans une logique d’expansion, notamment dans le monde musulman où il essaie de se créer des alliances sur une base confessionnelle. Ne pensez-vous pas que « les sympathies » qui se déclenchent ici et là envers la Turquie  d’aujourd’hui et son passé impérial obéissent à une logique plus politique qu’historique ?

Au vu de l’actualité et de la scène politique, il est indéniable que le présidant turc, à travers ses différentes actions, tente de s’imposer comme figure de proue de l’islam voulant ainsi être à l’opposé de l’archétype de Kemal Attaturk où ce dernier avait réussi à faire cette séparation du religieux et du politique. Est-ce pour autant qu’il faille dire que Erdogan souhaite, et ce ne sont là que des spéculations, refonder le califat d’antan ? Difficile à dire mais une chose est sûre : Erdogan est très subtil et fin stratège. Depuis les années cinquante, rares sont les leaders arabes qui se sont opposés à l’Occident, à l’image de Nacer avec la nationalisation du canal de Suez, la guerre des 6 jours reste encore très vivace dans les mémoires populaires. Le nationalisme et le  panarabisme incarnés entre autres par Nacer ont mué aujourd’hui en une  idéologie basée sur les liens de la religion et Erdogan ambitionne d’endosser la figure d’un Salah dine al Ayoubi des temps modernes. Va-t-il réussir ? Seul l’avenir nous le dira.

“Les Turcs régnaient par la force en Algérie”, (Abla Gheziel, historienne) – 1ere Partie



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