“J’ai vécu en direct la mort de Boudiaf” : Hosni Kitouni raconte…

29 juin 1992 – Maison de la culture d’Annaba

« (…) Comme toutes les places du premier rang étaient prises, le chef du protocole s’en excusa et me plaça au deuxième rang à côté d’une journaliste de la Radio Chaîne 3 et d’un ancien moudjahid. C’est à ce dernier que je dois la vie sauve. Quand le Président est entré dans la salle, ce fût un moment d’une rare intensité, les présents debout, le saluant d’une salve d’applaudissements et des youyous fiévreux des femmes. La salle était pleine à craquer.

Boudiaf entama son discours et on le sentait tendu, mais serein, sans doute le contact de la foule. C’est la seconde fois qu’il le faisait après son retour d’exil. Comment ne pas l’être, pour ce militant chevronné qui passa le plus clair de sa jeunesse à parcourir le pays, à passer de réunion en réunion, pour tenter de mobiliser les hésitants, convaincre les douteux, confondre les ennemis infiltrés dans les rangs du parti ? Sa réputation de fougueux, tranchant, de « tête brulée » qui n’hésitait pas à faire du poing l’a toujours précédé.

Ce n’était pas à proprement parler une « bête politique », plutôt un organisateur. Il agissait d’instinct, arcbouté sur ses convictions. Je me disais de lui, qu’ayant eu chance de côtoyer les Ben Mhidi, Belouazdad ou encore Benboulaid, il était « anobli » par ces fréquentions, et en était sorti comme statufié dans l’histoire.

Les gens aussi le regardaient sans doute ainsi, et comme il parlait avec sorte d’intensité retenue et une apparente émotion, cela provoquait chez son auditoire un sentiment d’une étrange proximité. On avait l’impression qu’il s’adressait à chacun de nous, pour dire exactement ce qu’on voulait entendre presque mot à mot. Boudiaf parlait de nous et de nos espérances avec les mots de tous les jours. Forcément cela prend, cela accroche.

Après un quart d’heure à l’entendre, soudain une détonation retentit dans la salle, Boudiaf n’arrête pas de parler, mais il tourne la tête du côté d’où la détonation était venue. Rien dans son visage n’indique la surprise ou l’émotion.

Ensuite, le rideau s’ouvre et je vois une flamme jaillir de derrière Boudiaf accompagnée du bruit de la rafale se déversant sur son corps livré à la protection des siens. Comme si la bête immonde qui le frappait ce jour-là savait pouvoir agir en toute impunité.

Boudiaf qui a su échapper aux balles assassines de ses ennemis, ne pouvait sans doute pas imaginer, lui, si confiant dans la « parole de ses frères », combien la trahison emprunte souvent le visage et les traits les moins soupçonnables.

J’entendis alors le vieux moudjahid, assis à côté de moi crier : « couchez-vous ! » C’est ce que j’ai fait pour ramper sur une vingtaine de mètres et sortir de la salle où régnait un désordre indescriptible accompagné de coups de feu qu’on tirait de tous côtés.

Quand j’ai pu reprendre mes esprits, je m’aperçus que mon costume était tout en sang. Du sang qui ne venait pas de moi, mais certainement d’un blessé ou d’un mort par-dessus lequel je suis passé.

À quoi j’ai pensé à ce moment-là ? Au moment où je tentais de fuir la salle ? J’ai pensé à mon père tué par l’armée française dans une embuscade près de Constantine en octobre 1957.

Je me suis dit, « Hosni sauve toi, ne laisse pas tes enfants orphelins comme tu l’as été ». Oui, je l’avoue, j’ai pensé à survivre. Après coup je me rends compte que je me suis trompé sur un point essentiel : je ne soupçonnais pas combien survivre à Boudiaf était un enfer et que cela n’avait rien à voir avec la survie à la guerre, car si l’une nous a libérés de la colonisation, l’autre nous a privés de notre dignité d’hommes.

Gloire éternelle à nos martyrs. »

Hosni Kitouni, Chercheur en Histoire et membre du cabinet Boudiaf



Un commentaire sur ““J’ai vécu en direct la mort de Boudiaf” : Hosni Kitouni raconte…

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  1. Hosni ,tu es ………………émouvant ! Tu me rhabilles de frissons vécus ce 29 juin ,en recevant sur téléscripteur à Lille par le correspondant de l’AFP à……………..Dakar ,  » l’assassinat de Boudiaf  » pas , le président ? La peine m’envahit alors que le matin meme ,je venais de lui tresser des lauriers sur RTL Régionale . Quelle prémonition de ne pas croire aux gens qui ont été le chercher dans son antre de Kenitra .Au passage, certains parmi eux sont …………….encore au pouvoir . Lui qui venait de dire à ses proches que ces personnes sont viles et sans ossature politique , citant meme leur incapacité à tirer en face sur quelqu’un : Ce fut le cas , ……………dans le dos ! Ces traitres ont trahi l’espoir populaire , la confiance mutuelle , la parole donnée ( qu’ils ne l’ont jamais eue ) et tutti quanti . Nous compterons leurs disparitions en des tragédies de la vomissure éhontée . Tot ou tard ,il va falloir aller …………..pisser sur leurs tombes

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