“On vous mange pendant que vous accusez les mangeurs du ramadhan” / Par Kamel Daoud

Curieuse rencontre : le pouvoir et l’islamiste, que l’on croyait ennemis irréductibles à l’amitié et même au simple voisinage, se ressemblent de plus en plus. Pour bien saisir ce paradoxe, enfant illégitime et insolent de la décennie 90 et de ses milliers de morts, il faut s’imaginer les deux « entités » sous forme de deux personnages :

L’un, l’islamiste en arme, fatigué par la guerre, usé par la maladie et les affreuses mœurs des maquis, convaincu de la pitié de l’État, se faufile derrière un buisson pendant que l’Emir dort, court à perdre haleine et s’en va vers la plaine. Dans le cadre de la réconciliation, il dépose les armes, se repent, rase sa barbe ou n’en garde qu’une légère, puis se met à faire du commerce, des affaires, de l’argent. Il devient même important, a des relations, et tous le respectent parce qu’un jour il a pris les armes et la montagne.

Que fait le pouvoir pendant ce temps ? D’abord, il culpabilise, a honte, se ronge les ongles et ne sait pas quoi faire de sa victoire militaire, se cherche puis fait une chose incroyable : il se laisse pousser la barbe, dépose les armes à son tour, lance le projet de la plus grande mosquée pour se faire pardonner une vie de nationalisme laïc, va quérir les bénédictions des zaouïas pour prouver qu’il n’a rien à voir avec Boumediene, puis fait comme le repenti en se « repentissant » : il se lance de plus en plus dans les affaires en se lançant de plus en plus dans les prières. Dans le désordre d’une rencontre invraisemblable, il remarque lui aussi que le seul être de ce pays qui lui ressemble le plus (prendre les armes, le maquis, revenir, faire des affaires et des prières), c’est justement le repenti, l’islamiste qui a déposé les armes mais garde les balles. Un Emir notoire ira même aux obsèques d’un général puissant des années 90 et le saluera comme un ami perdu.

Le croisement biographique se confirmera avec les années : le repenti devient de plus en plus « chef » et de moins en moins « Emir ». Le contraire de l’homme du pouvoir sous les traits d’un homme : il devient de plus en plus « Emir » des croyants et de moins en moins leader de son peuple.

On ne peut pas se servir de la religion pour faire un parti, selon la Constitution, mais on peut se servir d’un parti pour prouver sa religion selon « Les chevaliers du Coran ». Le repenti fait donc le chemin inverse : il va de la foi à la fortune ; pendant que le pouvoir explique qu’il va aller de la fortune vers la foi, en quelque sorte. Le pouvoir, homme pieux, prie, le montre à la télé, parle de Dieu comme d’un proche parent, l’islamiste parle de l’Etat comme d’un cousin de sang, vote, devient homme fonctionnaire. L’un mime l’autre, l’épouse, le rencontre, l’admire, fait comme lui et finit par l’admettre comme unique solution, unique habitant rencontré dans un pays désert de sosies à admirer et avec qui converser. Mariés, les deux semblent avoir une vie heureuse et beaucoup d’enfants, barbus et imbus de leurs victoires.

D’où la question : qu’est-ce le peuple dans cette histoire ? Réponse : le peuple se divise en trois pendant que l’islamiste et l’homme de pouvoir deviennent Un.

Il y a donc les morts : ceux qui sont morts pendant vingt ans, de plus en plus pour rien. Il y a les démocrates : ce sont des opposants pour le pouvoir, des mécréants laïcs pour les islamistes, des mangeurs de ramadan pour les deux. Il y a enfin le reste : ceux qui ont vécu toute cette histoire depuis le début, et qui ont joué tous les rôles pour plaire à l’un des deux parents de notre époque : ils ont marché, protesté contre le terrorisme, ils ont fait les morts ou les rescapés, ont été des « hommes debout » ou des électeurs assis, ont rempli les mosquées ou les kasmates, ces gens qui ont été à la fois à Oued Ennamous et policiers de la circulation, disparus et disparates, et soutiens de Bouteflika. Ce 3ème peuple à qui on offre en casse-croute deux mangeurs de casse-croûtes pendant le ramadan pendant que le repenti bien rasé et le Pouvoir en parfait croyant n’en finissent pas de s’échanger vêtements, idées, remerciements, assiettes pleines, passeports de Hadj VIP, agrément pour exploitations de carrière de sable, permis de port d’arme, séjours au Qatar ou en Indonésie et verres de lait à chaque fois qu’un repenti va du maquis vers la banque ou que le pouvoir va du palais vers sa zaouïa préférée du moment.

Kamel Daoud, Le 25 Septembre 2010

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