Voile, laïcité, islamisme… L’imam, Kahina Bahloul dit tout

C’est une petite révolution à elle seule dans l’univers musulman. Première femme imame, elle officie à la mosquée qu’elle a fondée en France, où elle s’est installée au début des années 2000. Kahina Bahloul dont le livre, Mon Islam, ma liberté, vient d’être édité par les éditions Koukou, prône un islam ouvert, tolérant et débarrassé du dogmatisme et de l’exclusion. Elle propose une rénovation du corpus religieux. Elle aborde de front et sans concession les questions de la liberté, des femmes et de la sécularisation.

Sur le voile, elle affirme qu’“il n’y a absolument rien qui indique qu’il faut se couvrir la tête ou les cheveux.” Ce sont les courants islamistes qui “en ont fait le sixième pilier de l’islam et presque son symbole principal”. L’enjeu est “le contrôle du corps de la femme, qui est leur cheval de bataille, et le voile leur étendard”, dissèque-t-elle.

Au sujet de la crise de la pensée islamique et la sortie nécessaire des manipulations idéologiques, Kahina Bahloul préconise d’’”œuvrer à instaurer une société sécularisée, qui garantirait la neutralité du pouvoir politique par rapport au religieux. C’est la seule voie de salut pour éviter que la religion soit perpétuellement en proie à l’instrumentalisation politique”.

Faisant la critique de l’islam politique, Kahina Bahloul estime que ces mouvements fondamentalistes ont conduit les sociétés musulmanes dans des impasses historiques. Pour elle, il est urgent de se réapproprier l’islam, jusque-là sous le monopole des courants rigoristes. “Force est de constater que l’islamisme politique a pris le monopole du discours religieux, au point d’influencer l’islam traditionnel qui a tendance à s’islamiser aujourd’hui, oubliant la richesse de la pensée musulmane. Les penseurs, qui sont devenus les références religieuses quasiment exclusives aujourd’hui sont Ibn Hanbal, Ibn Taymiyya et leurs héritiers, c’est-à-dire les courants fondamentalistes de l’islam politique”, analyse-t-elle dans l’interview qu’elle a accordé au quotidien liberté et publié ce dimache 27 mars 2022.

Kahina Bahloul évoque également le rôle néfaste des prédicateurs comme El-Qaradaoui et El-Ghazali et l’impact “dévastateur” des Frères musulmans sur les sociétés musulmanes.

Liberté : Votre livre s’intitule Mon islam, ma liberté. Pourquoi cette double revendication-affirmation ?

Kahina Bahloul : J’ai souhaité en effet faire figurer dans le titre de ce livre les mots islam et liberté côte à côte pour interpeller nos consciences. Cela semble être un oxymore tant les tenants actuels du discours religieux ont fini par ancrer profondément dans nos consciences l’idée que celle-ci serait synonyme d’oppression, de culpabilisation, d’écrasement et de suivisme.

Le discours religieux dominant bannit la liberté dans son acception universelle ; elle est considérée comme déviance. Pourquoi, selon vous ?

Nous avons, de nos jours, une conception de la religion qui a abouti à une hypertrophie de la normativité religieuse et à une atrophie de la spiritualité et du sens profond qu’elle donne à la vie. C’est bien connu, lorsque nous surinvestissons les formes, c’est souvent au détriment du sens, quel que soit le domaine. Nous pouvons observer que seuls les fuqaha (les jurisconsultes) ont voix au chapitre dans la pensée religieuse contemporaine. Si bien qu’ils ont fini par réduire notre rapport au religieux à un simple corpus de règles qui a abouti à un autoritarisme liberticide.

Islam et liberté sont-ils compatibles ?

Tout à fait ! Lorsque nous abordons l’islam du point de vue de la spiritualité, on se rend compte que l’objet principal de son message est d’élever l’être humain au plus haut degré de son humanité, et cela ne saurait se faire sans une conscience aiguisée de sa responsabilité et donc de sa liberté. 
Ce qui différencie l’humain des autres créatures, dans le Coran et les textes de la tradition musulmane, est qu’il est le seul être à pouvoir dire “Je”, c’est-à-dire à avoir une conscience de lui-même. Seul un être libre peut avoir cette conscience de soi. Par ailleurs, nous insistons dans la conception populaire de l’islam sur l’idée de soumission, or il n’en est rien dans le texte coranique. Il s’agit plutôt de l’idée de remise confiante à Dieu et non pas de soumission. Dieu a, bien au contraire, ennobli l’être humain et l’a doté du statut de lieutenant ou de successeur de Dieu sur terre (khalifa), et cette fonction présuppose un grand sens des responsabilités et donc la liberté qui en est le corollaire.

Dans votre livre, vous faites une critique sans concession des mouvements islamistes politiques. Quel a été l’impact de ces courants sur les sociétés, l’algérienne particulièrement ?

Leur impact a été dévastateur sur les sociétés musulmanes et ce, dans tous les domaines. En Algérie, nous avons connu le paroxysme des effets néfastes de la pensée islamiste durant la décennie noire, avec la violence et la souffrance que cela a engendré. Au-delà, la terreur et le traumatisme sont des stigmates qui nécessiteront des années pour guérir. 
Sur le plan intellectuel, c’est un nouveau mode de pensée qui est instauré, une pensée dogmatique, littéraliste et superstitieuse, qui n’accorde pas à la raison humaine une grande valeur. Le mimétisme, le ritualisme, le paraître et le formalisme sont les signes d’une religiosité vidée de sens. Cela a aussi eu pour effet d’engendrer un mouvement de repli sur soi. L’islamisme a aussi pour particularisme le rejet de l’altérité considérée comme une menace, une source d’altération et de corruption, à commencer par la femme, car dans le système patriarcal, l’universel est représenté par l’homme, et la femme est cette altérité immédiate qui se trouve au sein même de son propre foyer… d’où l’obsession de contrôler la vie et le corps de la femme.

La réappropriation de l’islam est au cœur de votre réflexion. Cette religion est entre les mains de qui ? Qui a le monopole sur le discours religieux ?

Nous avons en effet été dépossédés de notre religion par les mouvements islamistes. Ils ont fini par nous faire croire que nous n’étions que des musulmans médiocres et indignes. Force est de constater que l’islamisme politique a pris le monopole du discours religieux au point d’influencer l’islam traditionnel, qui a tendance à s’islamiser aujourd’hui, oubliant la richesse de la pensée musulmane. Les penseurs qui sont devenus les références religieuses quasiment exclusives aujourd’hui sont Ibn Hanbal, Ibn Taymiyya et leurs héritiers, c’est-à-dire les courants fondamentalistes de l’islam politique.

Les expériences de l’islam politique ont toutes conduit à la violence. Pourquoi, selon vous ?

C’est inéluctable ! Ce phénomène est connu dans toutes les sociétés humaines. À chaque fois que le religieux est instrumentalisé à des fins politiques, cela conduit aux pires violences. Il faut bien comprendre que pour atteindre leurs objectifs, ces mouvements passent par la manipulation idéologique et l’endoctrinement des masses.

Il faut séparer la religion du politique. Autrement dit, la laïcité est-elle applicable aux sociétés dites musulmanes ? Est-ce le seul salut ?

Bien évidemment, pour sortir de ces manipulations idéologiques et pour protéger et le religieux et le politique, il faudrait œuvrer à instaurer une société sécularisée, qui garantirait la neutralité du pouvoir politique par rapport au religieux. C’est la seule voie de salut pour éviter que la religion soit perpétuellement en proie à l’instrumentalisation politique.

À quel moment de l’histoire l’islam est-il entré dans une crise de la pensée ?

La crise de la pensée islamique à l’époque contemporaine est un phénomène qui est né au XIXe siècle. Cette époque a connu l’émergence d’une vraie pensée réformiste avec notamment Mouhamed Abduh et bien d’autres, comme Ali Abd Araziq en Égypte et Tahar Hadad en Tunisie. Au moment de l’effondrement de l’empire ottoman et de l’expansion du mouvement colonial, la réponse s’est matérialisée en une réaction de rejet de toute pensée moderne et un désir de faire revivre un passé mythifié, ce qui a donné naissance au revivalisme religieux dont l’une des figures de proue est Rashid Rida. Ces mouvements revivalistes se sont construits sur le rejet de la pensée moderne et un retour fantasmé à un passé mythifié, qui est le pur produit d’un imaginaire fondé sur le ressentiment.

Vous évoquez dans votre livre l’épisode où le penseur Mohammed Arkoun fut chassé d’un colloque à Alger par les Qaradaoui et El-Ghazali. Quel a été le rôle de ces deux prédicateurs dans l’introduction d’un discours religieux dogmatique dans la société algérienne ?

Leur rôle a été central. Je pense que tout le monde se souvient notamment de la figure de l’imam Al-Ghazali sur l’unique chaîne de télévision nationale. Il a distillé pendant des années l’idéologie des Frères musulmans sans entrave. Ils ont tous deux été profondément influencés par Hassan Al-Banna, le fondateur de la confrérie des Frères musulmans. Ils ont diffusé cette pensée à une large échelle et participé à l’endoctrinement des masses.

Vous avez consacré un chapitre important à la question du voile islamique, en affirmant qu’il n’est pas une recommandation religieuse. Pourquoi vouloir l’imposer au nom de la religion ?

Lorsqu’on cherche à vraiment comprendre ce que dit le Coran sur le voile, on se rend compte qu’il n’y a absolument rien qui indique qu’il faut se couvrir la tête ou les cheveux. Les courants islamistes en ont fait le sixième pilier de l’islam et presque son symbole principal. Le contrôle du corps de la femme est leur cheval de bataille et le voile leur étendard.
J’évoque dans mon livre la question du virilisme qui consiste dans le rejet et la dépréciation du féminin, qu’il soit dans la société ou en soi, contrairement à la masculinité voulue par l’islam et qui se définit par la décence, la mesure et la modération. Ainsi, la mouvance islamiste, aujourd’hui, consiste davantage en un regain de virilisme qu’en un éveil de la foi, d’où la préoccupation devenue obsessionnelle au sujet de la place de la femme dans la société et notamment dans l’espace public.

Comment finalement réformer la pensée islamique pour qu’elle puisse être une religion d’ouverture et de tolérance ?

Il est temps pour l’islam d’entrer dans la pensée moderne. Mohammed Arkoun avait fait le bon diagnostic : l’islam n’a pas intégré la modernité intellectuelle. Il est urgent que les pays musulmans sortent de l’approche dogmatique et qu’ils s’ouvrent aux outils développés par la recherche contemporaine, c’est-à-dire les sciences humaines et sociales, l’approche historico-critique, la recherche universitaire en islamologie, etc. Par ailleurs, la redécouverte de la spiritualité et de la mystique musulmane pourrait être une réponse adéquate aux questions existentielles des musulmans.

Cette réforme est-elle possible aujourd’hui ?

Dans les pays musulmans, cela semble encore difficile car le religieux est encore dirigé par le pouvoir politique, ce qui rend toute impartialité dogmatique quasiment impossible, car c’est le politique qui veille à définir l’orthodoxie et ce en quoi doit croire le peuple. Or, la recherche scientifique ne peut être soumise à un quelconque dogmatisme ou contrôle en dehors de la méthode définie par la recherche elle-même. 
Cela dit, je pense que les musulmans sont curieux et la majorité d’entre eux ont soif de mieux connaître la richesse de la pensée spirituelle et de vivre leur foi en harmonie avec l’époque. Espérons que cela puisse être un ressort suffisamment fort pour faire émerger une réforme.

Vous êtes la première femme imame à diriger une mosquée en France. Est-ce une première dans l’histoire ? Comment cela est-il perçu par les fidèles ?

Ce n’est absolument pas une première dans l’histoire. Il existe dans plusieurs recueils de la tradition prophétique des hadiths concernant une femme désignée par le Prophète lui-même pour être imame. Elle s’appelait Oum Waraqa. 
L’interprétation exclusivement masculine aux mains des oulémas, qui sont exclusivement des hommes, a dénié toute capacité pour ce texte de produire une sunna, un précédent à perpétuer. D’où la nécessité qu’il y ait désormais une lecture des textes fondateurs à partir de l’expérience féminine et donc par les femmes. 
Par ailleurs, il y a plusieurs imams femmes dans les pays occidentaux, aux états-Unis, au Canada, en Angleterre, en Allemagne, au Danemark. En Chine, il y a des imams femmes depuis le XVIIIe siècle. Les fidèles sont très satisfaits de pouvoir enfin vivre leur foi en harmonie avec le désir d’incarner des valeurs d’égalité et de dignité humaine pour tous. Cela se fait dans une ambiance de profond respect mutuel entre les femmes et les hommes. Mais ce qui est certain, c’est que pour pouvoir vivre cela en toute sérénité, il faut avoir au préalable une idée positive des rapports de genre et être complètement affranchi du conditionnement de la domination patriarcale.

La réforme de l’islam ne devrait-elle pas remettre en son cœur la femme ? Est-ce elle qui sauvera le monde musulman de cette crise chronique ?

Rétablir des rapports égalitaires et respectueux envers l’altérité dans la société musulmane est sans aucun doute ce qui lui permettra de sortir de la crise profonde qu’elle vit. En réalité, la discrimination, la ségrégation envers les femmes ne sont qu’un révélateur des mécanismes qui régissent les rapports sociaux à tous les niveaux. 
Il ne s’agit pas d’une question qui se pose uniquement pour les femmes, mais à une plus large échelle ; ce sont des questions telles que l’intégration des minorités, l’acceptation de la différence, la diversité, les libertés individuelles, y compris sur le plan intellectuel, qui se posent derrière la question de l’émancipation de la femme.
 Le problème du système patriarcal est qu’il concentre tous les pouvoirs aux mains des hommes adultes qui détiennent la force physique. Ainsi, si on pousse la logique plus loin, la domination par la force physique est le fondement du patriarcat, et c’est ce qui est problématique. Seule une meilleure répartition du pouvoir pour une meilleure prise en compte de toutes les composantes de la société permettra une sortie de cette crise de façon pérenne.

Liberté, Le 27 mars 2022

Kahina Bahloul, L’imam est une femme


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