“Kif, Religion, Bac inutile…” : Comment reconnaître les enfants de Bouteflika ? / Par Kamel Daoud

Comment reconnaître les enfants de Bouteflika ? / Par Kamel Daoud

Il vécut longtemps et eu beaucoup d’enfants. Énormément d’enfants. Lui, c’est Bouteflika. L’homme qui a survécu à tous et à tout. Qui a tué même la mort qui, aujourd’hui, n’est plus qu’un souvenir pour lui. Muet, caché, tremblant, mais dans son marbre, l’homme est là, dans les esprits, les imaginaires et les factures que paye l’Algérie et qu’elle va payer encore deux ou trois décennies. L’homme derrière chaque complot depuis avant l’indépendance et jusqu’au moment où il ne restera de l’Algérie qu’un cheval qui galope sur la lune. 

Bouteflika ne s’est pas marié, mais il a eu des enfants. Des millions nés de la conception immaculée de ses deux décennies de pouvoir. Comment les reconnaître ? D’abord aux physiquex dissemblables. Eux, ses enfants, sont maigres, longs et lents, casquette retournée, coupe de cheveux soignée comme une calligraphie, regard moqueur et yeux scrutant les brèches des lois futilisées, les effacements de dettes, les crédits non remboursables. Une génération entière née de ce croisement entre un roi gadget, la pluie abondante, l’or noir et le socialisme primaire. Muscle mou, mais regards acérés, vindicatifs et très pointilleux sur la subvention et le droit au puits de pétrole. Des sortes de Libyens algériens avec un Kadhafi civil. Ces enfants ne respectent pas le feu rouge, croient que la loi est faite pour les gens à mobilité réduite et se reconnaissent à leur façon de conduire et surtout de stationner : partout, en épis, en angle, en dromadaire ou en dune, ou en peaux de mouton dans un salon démodé. L’espace est un pays plat, l’urbanisme est l’expression de la corruption et la double file est un symbole de puissance presque sexuelle. 

Les enfants de Bouteflika croient que l’histoire nationale est un match de football de l’équipe nationale et qu’il y a un lien entre l’honneur et l’épilation d’une femme. Que la gratuité est un droit et que la virilité est un drapeau. Grandis à l’époque des sodas multiples, des importations massives et des crédits qu’on efface, ils n’ont pas de rapport avec le réel, d’où ces sortes de mains qui tiennent des tasses de café jetables, ces jambes inutiles à la nation et ces tenues sportives qui servent à peine à l’effort de marcher droit. La génération “Boutef” mêle religion, kif et psychotropes sans gêne ni posologie. Elle peut prier, fumer, s’évaporer dans une chanson, tuer un impie, nager vers la France et faire la guerre à la France en même temps. Une génération qui est passée par Ennahar, Echourouk, l’appel à la prière à la TV, cheikh Chemssou et le bac inutile. 

À la fin, elle a abouti à cette démarche traînante, lasse, imitant la fin du monde ou la chaloupe rêvée, tournant en rond. Ni vieille ni âgée, comme Bouteflika. Féline, fine, effilée pour contourner les lois, la génération des enfants de Bouteflika est née deux fois : de la mère de chacun et de Haddad et Cie. Médias, cheikhs, fatwas et pornographie s’y mêlent. Le sexe pour cette génération est une déconnection avec le réel et l’amour, un clic avec le doigt et du voyeurisme, une partenaire n’étant qu’une souris avec un fil. Ils rêvent comme lui d’une femme coupée en deux : voilée en haut, nue en bas, ligotée (à la culture nationale et autres constantes), belle comme une étrangère, mais soumise comme une locale fantasmée. Comme leur père spirituel quand il avait pris de l’âge et dénoué son Œdipe. Mais il ne s’agit pas seulement d’un peu d’enfants perdus et perdants ; non. Ils sont nombreux, beaucoup, à la folie. Partout, pullulant dans la mollesse, sans os ni but, adossés et comme mus par une chaise roulante invisible que leurs propres parents poussent dans le dos, dans l’effort et la sueur du sacrifice, et de l’argent de poche. Ces enfants rêvent tous de la plus grande mosquée, de la plus grande virilité, du plus grand minaret et de l’éternité, la puissance absolue, la vie de Hassan II avec la taille de Boumediène. Comme lui, ils ont la mythologie de la mère, la sensibilité aux miroirs et le complexe des cheveux. Comme lui, ils sont ici à vie. Et comme ils prétendent avoir souffert, porté des armes, avoir vécu au Mali et connaître plusieurs langues dont celle de bouder. 

Mais un enfant de Bouteflika ne descend pas toujours de Bouteflika. Il peut avoir son âge aussi. Être opposant, hirakiste zélé pour rattraper les compromissions entre 2000 et 2019, démocrate même. La filiation n’est pas politique, mais musculaire. Bengrina est un enfant de Bouteflika par exemple. Ou peut-être un produit animé. Mais cette façon de croire que le pays est à soi, de raffoler d’images, de ne pas respecter la liberté des journalistes quand ils font leur métier, et de se prendre pour des rédacteurs en chef de la démocratie, de jouer au martyr pour provoquer la pitié ou de vouloir tant plaire aux journalistes étrangers, on la retrouve autant chez Bouteflika que ceux qui lui marchent dessus aujourd’hui au nom de la démocratie privatisée. Autant chez Bengrina que chez les donneurs de leçons en opposition. C’est une façon de vivre, pas une opinion. On peut avoir été salarié pendant des années chez Haddad et devenir aujourd’hui, à partir de son exil, un mufti en hirakisme sans aucune peine. Et c’est ça être un enfant de Bouteflika. Ou être son père sans le savoir. Ou son frère d’ailleurs. Bouteflika, ce sont des millions d’Algériens. Nés de lui et qui reconduisent son mandat à leur manières. Par l’écrit, la parole, le regard ou juste en monopolisant la télécommande de la TV de la maison.

Kamel Daoud, Liberté – Le 24 juin 2021


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