Imiter la Turquie, c’est appartenir aux Turcs, pas être comme eux / Par Kamel Daoud

Imiter la Turquie, c’est appartenir aux Turcs, pas être comme eux / Par Kamel Daoud

Faut-il se faire turc pour construire son pays ? C’est le modèle qui a la cote ces temps-ci : les fervents de “l’authenticité” s’y retrouvent et ceux qui vivaient mal l’irréconciliable proximité entre modernité et pensée moyenâgeuse aussi. La Turquie réparerait ainsi ce hiatus qui s’est creusé entre l’année hégirienne, la chute de Grenade et les invasions coloniales. Le modèle séduit même Tebboune. Étrange remake de l’histoire où l’ancienne régence se retrouve à rêver d’un Barberousse imberbe (Erdogan) pour sauver le pays des invasions occidentales. Cap alors sur la Turquie algérienne. Est-ce une solution ? On peut défendre, mal ou bien, l’intégration politique de l’islamisme dans la vie politique du pays pour aboutir au sursaut économique et à la renaissance. Mais encore faut-il garder à l’esprit qu’il y a une différence entre un Ghannouchi, le pragmatique tunisien, et l’islamiste algérien, tôlier devenu imam et égorgeur. 

Les “nôtres” manquent d’intelligence, confondent utopie, califat et oasis, modernité et culte du dromadaire, et ont l’intelligence économique du Bazar caravanier de l’Arabie idéalisée. Sans plus. On le voit à leur haine, leurs polémiques, leurs terrorismes médiatiques contre ceux qui sont jugés impies ou tièdes et à leur manque du sens politique, leurs clowns prêcheurs et leurs débats futiles.

Mais sinon a-t-on les moyens du modèle turc ? Non. Pour ce faire il faut accepter le principe d’un État libéral même autoritaire, la formation d’élites autonomes, une position saine et réaliste vis-à-vis de l’Occident, une économie hors rente et donc hors subventions et hors monopole politique qui va avec, une classe moyenne forte. Le catalogue des prérequis est antinomique du modèle politique algérien. En fait, se faire turc pour l’Algérie, ce n’est pas être la Turquie, mais appartenir à la Turquie. Une trop naïve fraternité nous mènera au statut de la régence consentie. Nous oublions déjà que la Turquie est forte parce qu’elle se permet ce que l’Algérie ne fera pas : les prédations internationales, les invasions, le commerce de la “cause palestinienne”, l’ambivalence avec l’Occident, les contrebandes de guerres en Syrie, sur le dos de l’Irak ou sur les restes de la Libye.   

Ces gens ne me représentent pas”, dit-on des candidats aux législatives. On en moque le vêtement, le ton, l’accent, le prêche et l’argument. On s’étonne de l’inculture et des affiches, du slogan et des promesses. “Ces gens-là ne sont pas nous.” Erreur : ces gens sont le pays. Le pays profond, le reste du pays. Ils sont ce que l’Algérie a produit comme élites intérimaires, entre l’apparatchik indifférent et l’opposant exilé (chez lui ou en Occident). Ils sont “le peuple”, l’école, les trois dernières décennies, Echourouk TV, la caméra cachée, le bouteflikisme, Ennahar et la subvention sur le pain, le prêche de Chemssou et le comité de surveillance du croissant, etc. Ils sont l’Algérie. Celle que ceux qui la refusent ne connaissent plus, ignorent, méprisent ou regardent de loin. Ils sont l’Algérie à refaire. Se moquer, se scandaliser ou se montrer offensé par le “bas niveau” c’est juste habiller son ignorance et sa démission par un rictus qui dispense. C’est cela notre pays. Ces gens-là représentent le pays et ils représentent nos démissions. On a choisi, à la place de l’Algérie à faire, les tweets, les selfies, la radicalité, la futilité, l’exil, une intervention sur France 24 et de longues analyses sur Facebook. Acceptons la facture. Ce n’est pas la seul faute du Régime, c’est la nôtre. Assumons.

Vu dans la cité LSP qui fait face à Oran. Un monceau, une colline de pain rassis, sec et, juste en face, six vieillards assis, muets et immobiles qui regardent le temps, le pain, le ciel et l’éternité qui avance comme un lapin mauvais. Mystérieux lien : voici les deux bouts de la vie, la métaphore de l’indépendance, le résumé de notre utopie : le pain subventionné jusqu’à ce qu’il ne coûte plus rien, le troisième âge sans avenir, sans loisir, sans bénévolat à offrir, sans transmission, sans rien. Autrefois, face au temps et à la misère, le vieillard algérien s’abritait sous le palmier ou l’olivier et attendait la liberté. Aujourd’hui, le vieillard qui se meurt regarde le pain mourir avant lui. 

Mais la métaphore est encore plus ample : elle englobe le collectif. Comment, en effet, veut-on la démocratie en Algérie alors qu’on accepte la subvention alimentaire ? C’est-à-dire comment vouloir être citoyen quand on est client attendant le pain gratuit, le carburant aidé, le médicament soutenu ? Un citoyen paye ses impôts, exige, et parce qu’il est contribuable, il devient comptable et commissaire au compte de son pays. Mais un client, un serf, un obligé c’est celui qui est nourri par le régime qu’il insulte, veut le dégager, le remplacer mais en gardant le privilège collectif de la rente. Le nœud est pourtant là, sous les yeux : le contraire de la démocratie (oui je le répète souvent), n’est pas la dictature, mais la subvention. On le refuse ? alors on continuera à réclamer un dessert qui n’existe pas, une démocratie qui n’a aucun sens car aucune racine.

La liberté commence par l’autonomie, pas par la réclamation. Et cette montagne de pain sec ? C’est l’impasse de la citoyenneté virtuelle. La preuve que nous habitons mal ce pays. Le résumé qui noue l’écologie, la responsabilité du consommateur, la citoyenneté pas encore née, le gaspillage qui se justifie par l’abondance dans l’au-delà, la corruption nationale de l’âme. Le pain est presque gratuit et, du coup, nos vies aussi, notre algérianité, notre citoyenneté et nos colères et nos refus. Cette colline de pain jeté est la preuve que personne n’est innocent chez nous. 

Kamel Daoud, Le 16 Juin 2021


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