Gestion des Affaires Publiques : La Religion pour convaincre ! / Par Ali Boukhelf

GESTION DES AFFAIRES PUBLIQUES : La religion pour convaincre ! / Par Ali Boukhelf

Confrontés à de multiples défis sur des dossiers qui intéressent directement le quotidien du citoyen, des membres du gouvernement battent le rappel du discours religieux. Faute d’un argumentaire rationnel convaincant, des responsables recourent à la rhétorique démagogique.

À quelques jours du Ramadhan, le pays revit les mêmes situations qui se posent quasiment à la même période chaque année : pénurie de certains produits, hausses injustifiées des prix et des commerçants qui refusent publiquement d’appliquer la loi. 

À chaque fois qu’ils tentent de s’exprimer sur ces dysfonctionnements, les représentants de l’autorité se heurtent à une résistance des intervenants sur le terrain. En plus des pénuries, — souvent provoquées par certains intervenants dans le secteur du commerce pour éviter de se soumettre à l’obligation de facturer leurs transactions —, le discours officiel est tourné en dérision par une population qui ne prend visiblement plus au sérieux ce que disent les officiels. 

La preuve : malgré les menaces du ministre du Commerce, la crise du lait persiste, l’huile de table est absente des étals, malgré une surproduction, et les prix des produits alimentaires ne cessent d’augmenter. Le discours peine à prendre. Pour capter une oreille attentive de la population et probablement dans l’espoir de convaincre, le pouvoir ne trouve rien de mieux que de jouer sur la corde sensible de la religion. C’est ce qui explique, peut-être, cette implication, de manière indirecte, du ministre des Affaires religieuses qui s’emploie depuis quelques jours à distiller un discours moralisateur à destination des commerçants. 

Youcef Belmahdi a ainsi appelé avant-hier les commerçants, selon des propos repris par l’agence officielle, à se “conformer à l’esprit de la chariâa dans toutes leurs transactions, en application des règles de la jurisprudence islamique en matière de vente et en concrétisation du principe de miséricorde, à l’approche du mois sacré du Ramadhan”.

“La jurisprudence islamique a largement abordé les contrats de vente où la fraude et la spéculation, qui sont étrangers à la morale du commerçant musulman, n’ont pas de place”, a indiqué le ministre à l’ouverture d’une rencontre de sensibilisation intitulée “Le commerce en islam, dispositions et finalités”, à Dar El-Coran Ahmed-Sahnoun. “Le marché ne peut être laissé, aujourd’hui, sans que la foi y soit insufflée, afin que les intervenants prennent conscience de son importance dans leurs rapports aux citoyens”, a-t-il dit. 

Pour cela, et au moment où Abdelmadjid Tebboune exige la rationalisation des dépenses, le ministre des Cultes organise un colloque sur le sujet. Faute de pouvoir faire respecter la loi, l’État verse donc dans le discours religieux, quitte à se mettre en porte-à-faux avec la Constitution qui interdit l’usage de la religion dans l’action politique. 

Il faut dire que l’usage de ce discours religieux n’est pas circonscrit au seul domaine commercial. Pour faire accepter la vaccination contre la Covid à la population qui semblait réfractaire, les autorités ont demandé l’avis d’une commission de fatwas qui a donné son onction. Même procédé pour convaincre les Algériens de mettre leur argent dans les banques. 

C’est également vers la religion que le gouvernement s’est tourné en encourageant, à coups de campagnes publicitaires, la “finance islamique” dans l’espoir de capter l’argent de l’informel. Loin d’être cognitif, ce comportement “n’est pas nouveau dans la gestion des rapports sociaux” en Algérie, estiment des spécialistes. Pour le sociologue Zoubir Arous, le recours à la religion a pour but de “justifier des actions illégitimes ou illégales” des autorités. 

Pis encore, l’universitaire estime que ce genre de discours a pour but de “disculper les décideurs d’une mauvaise décision ou d’un choix”. Mais contrairement à ce qui est proclamé, le discours n’est pas dirigé contre les commerçants. La cible est plutôt “les couches défavorisées” qui sont “les plus touchées” par la hausse des prix par exemple. Plus largement, comme dans “tous les systèmes illégitimes”, le pouvoir “utilise le discours religieux pour se maintenir au pouvoir”, soutient-il. 

Selon l’universitaire, même pendant la colonisation, “certains utilisaient le discours religieux pour justifier la colonisation” ! Une situation qui pose, à certains égards, la lancinante question de la place de la religion dans le champ politique. 

Liberté, Le 30 Mars 2021


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