Les cavaliers de l’ignorance sacrée / Par Ahmed Halli

Ils sont sept à poser fièrement pour l’album de photos dédié à la bêtise et à l’ignorance, en souvenir du jour, de l’année, de la décennie, du siècle, où elles infestèrent notre intelligence.

Ils sont sept, du genre à vouloir vous entraîner dans des discussions byzantines sur le sexe des anges et à ruer dans les brancards, l’expression est de mise, quand vous sollicitez leur cervelle.

L’islamologue Saïd Djabelkhir est dans son rôle lorsqu’il pose les bonnes questions et interpelle certains dogmes et imams trop vite sacralisés, et qu’il cherche à nous faire réfléchir. Ceux qui lisent cette chronique se souviennent sans doute qu’il y a quelques semaines à peine, ce brillant intellectuel et libre penseur a exhumé une fatwa nord-africaine favorable aux femmes. Le problème, et il est grave, c’est que ces cavaliers de l’ignorance sacrée, qui doivent ressembler à leurs congénères de l’apocalypse, cherchent juste à faire taire et, à défaut, à faire fuir.

L’initiative de ce groupe de traîner Djabelkhir devant les tribunaux, dans l’espoir pas si vain de le faire condamner, rappelle le dramatique exemple du penseur égyptien Nacer Abou Zeid.

Cet islamologue, qui devrait être élevé à la distinction de martyr, victime de l’obscurantisme, a été obligé de s’exiler de son pays, durant quinze ans, et il n’y est revenu qu’à l’heure de sa mort.

Qu’a donc fait Nacer Hamed Abou Zeid pour subir un tel sort ?

Le penseur a juste fait travailler l’instrument dont Dieu, dont il était un fervent croyant, l’avait pourvu, le cerveau, que d’autres universitaires comme lui avaient mis au congélateur. Il avait osé braver les anathèmes et l’excommunication, penser, et livrer sa pensée au public, dans une période où toutes innovations et idées nouvelles ne suscitaient que réprobation. Il va oser pourtant relever le défi et interroger le Coran, tenter d’en saisir tout le message et en déduire, comme d’autres avant lui, que l’Islam porte l’empreinte de l’histoire de son élaboration.

Partie d’un simple dépôt de dossier pour étayer sa demande de promotion au grade de professeur émérite, l’histoire aboutira devant les tribunaux, puis sur les chemins de l’exil. C’est l’un des membres du jury, Abd Essabour Chahine, qui avait voté contre la promotion d’Abou-Zeid, qui avait été rejetée, qui intenta un procès au penseur pour apostasie. Le plaignant avait invoqué une étude du Coran que l’universitaire avait jointe à son dossier, et il avait accusé, hors contexte, l’auteur de parler du Coran comme si c’était un livre d’histoire.

Assisté d’un avocat retors et procédurier, comme en possède le barreau égyptien, Chahine fit une demande qui pouvait paraître incongrue, à savoir séparer Abou-Zeid de sa femme.

La requête rejetée par un tribunal du Caire aboutit finalement en juin 1995, lors d’une audience irréelle, à l’issue de laquelle il a été décidé que les deux époux devaient être séparés.

Il ressort des attendus du procès que la dénommée Ibtihal Younès, étant musulmane, ne pouvait donc être l’épouse d’un non-musulman et vivre avec lui, sous peine d’être accusée d’adultère. Et c’est lors de la même audience, en appel, qu’est intervenu l’un des épisodes les plus cocasses de la justice égyptienne, puisque le président a demandé à Abou Zeid de réciter la «Chahada». Ce que le penseur a évidemment refusé, arguant que c’était là un procès d’intention qu’on lui faisait et qu’il n’était pas question pour lui de se justifier ou de dissiper un doute sur sa foi.

Le tribunal a donc décrété que Nacer Hamed Abou Zeid était un apostat, que même s’il échappait à la peine de mort, il devait quand même être séparé de son épouse, musulmane. La peine de mort existait pourtant, et c’est un groupe djihadiste qui a annoncé dans un communiqué qu’il allait se charger de l’exécution de la sentence du tribunal contre Abou Zeid. Malgré les tentatives des proches et amis de le dissuader de partir, le penseur, craignant pour sa vie et des poursuites éventuelles pour adultère, a dû se résoudre à quitter son pays.

Il n’a retrouvé l’Égypte que quinze ans plus tard, et alors qu’il était à l’article de la mort. Une anecdote qui peut avoir son importance : lors de la première conférence qu’il a donnée sur les chemins de l’exil, il a récité en préambule la «Chahada» qu’il avait refusé de prononcer au tribunal.

Si mes souvenirs sont bons, un tel tribunal avait été érigé sur un plateau de télévision et des procureurs improvisés avaient demandé à Rachid Boudjedra de réciter la profession de foi.

Ahmed Hali, Le Soir d’Algérie : 15 02 2021


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