Savoir religieux et formation professionnelle / Par Nour-Edddine Boukrouh

Pendant que le monde moderne mobilise ses ressources morales, scientifiques, intellectuelles et économiques sous la conduite éclairée, rigoureuse et pédagogique des Etats pour contrer les dommages du Coronavirus, dans certains pays de l’ex-civilisation islamique comme l’Algérie on s’entre-déchire pour établir qui est qualifié pour édicter des « fatwas » en vue de protéger les prescriptions religieuses relatives au pèlerinage, au jeûne, aux prières à la mosquée, à la prière collective du vendredi, aux prières facultatives durant le ramadan, aux rites funéraires et j’en passe…

Tandis que leurs gouvernements lorgnent du côté du FMI, de la Chine ou de l’Occident pour de bienvenues aides financières ou médicales dont ils remercieront Allah d’avoir choisi ce biais pour leur venir en aide – c’est mieux que rien – leurs « savants religieux », oubliant l’existence de l’Etat, y vont chacun de leur « fhama » (savoir personnel) et de leur « fatwa » : établissements d’enseignement religieux officiels ou clandestins, associations auto-proclamées « savantes », imams des plateaux TV, ulémas de la rue… 

Ils estiment arbitrairement que ce qui ressortit à la religion relève de leur ressort exclusif de « spécialistes » et que nul autre en dehors d’eux n’a le droit de relayer ne serait-ce qu’une information publique ou de livrer une opinion en rapport avec le sujet. Leur affairement en la matière est moins motivé par le souci de préserver la vie humaine que par l’obsession d’assister à une récession des pratiques religieuses qui nuirait à Dieu comme la récession est en train de nuire à l’économie mondiale. 

Car c’est l’idée qu’ils ont de Dieu, héritée d’un savoir religieux qui l’a représenté sous des traits évoquant ceux des figures de l’idolâtrie humaine, tantôt gentil tantôt furieux, la Terre étant son royaume et les musulmans son peuple élu. 

C’est que le vieux savoir religieux a mis au point il y a un millier d’années un dispositif de mesures barrières pour imposer aux musulmans la conception de la religion, de la vie, du passé et de l’avenir à laquelle il est parvenu à partir des connaissances de son temps, aujourd’hui largement dépassées. 

Et pour tuer dans l’œuf toute tentative ultérieure de remettre en cause ses acquis, son exégèse et ses préconisations, il s’est gratifié du titre quasi-divin de « seconde Révélation » (al-wahy at-tani). Ce n’était pourtant que l’œuvre d’hommes nés des siècles après l’apparition de l’islam et le décès du Prophète. 

Ces hommes se sont institués en « ceux qui lient et délient », leurs interprétations ont été revêtues du manteau de la sacralité, ils se sont élevés au rang de Dieu en se réclamant de son « amitié » (awliya), ils ont décidé qu’ils étaient les « héritiers des prophètes », ils ont fermé les portes de l’ijtihad (liberté de pensée) et ils ont interdit à la postérité de toucher au moindre mot et à la moindre ligne alignés par eux.

Cela peut paraître incroyable mais dans la réalité, dans les faits, la part de l’homme dans l’islam a été prépondérante sur celle du Coran depuis le début. Ce n’est pas le Coran qui définit et organise dans le détail la vie des musulmans, mais les livres de six hommes en particulier : les quatre fondateurs des rites qui forment la « sunna » (Abou Hanifa, Malik, Chafi’î et Ibn Hanbal) auxquels il faut ajouter le rite ibadite, et les deux auteurs des recueils de hadiths que sont Boukhari et Muslim. 

De cette œuvre il subsiste de nos jours une scolastique dévitalisée, enseignée dans des universités comme al-Azhar ou des ateliers de formation professionnelle improvisés à la Talibane et préparant au métier de gaveurs de crânes et, le cas échéant, de coupeurs de têtes. 

L’emploi tout seul du  mot « savant » dans la langue arabe et la culture islamique (« alem », pluriel « ulémas ») fait exclusivement penser aux hommes de religion. Il faut lui ajouter un complément ou un adjectif pour qu’il devienne applicable à d’autres domaines que ce qu’on appelle depuis Abou Hamed al-Ghazali (XIIe siècle) les « sciences religieuses », lesquelles, depuis lors, ont éteint les autres

Pourtant il n’y a pas deux mots qui se rejettent par définition autant que science et religion. La première repose sur le questionnement et le doute, la seconde sur la vérité éternelle et la croyance confiante et quiète. La science explore, la religion adore.

La première cherche et remet en question constamment ce qu’elle a appris, la seconde recueille et transmet en l’état des connaissances intangibles. L’une parvient au savoir par l’observation et l’expérimentation et accepte de se remettre en cause après chaque conquête, l’autre croit sans avoir besoin de voir, de toucher ou de preuves, même si la réalité jure contre ses dogmes. 

On trouve rarement aujourd’hui parmi les hommes de religion issus d’une formation professionnelle expéditive un savant digne de leurs prédécesseurs des siècles antérieurs ou des penseurs de la trempe de Abderrahmane al-Kawakibi, Mohamed Abdou, Ali Abderrazik ou Abdelhamid Ben Badis. Si, par exemple, ce dernier vivait parmi nous, ou si les islamistes obscurantistes pullulaient à son époque comme aujourd’hui à la nôtre, ses idées, ses écrits et ses positions lui auraient valu quotidiennement des kilomètres de commentaires orduriers sur les réseaux sociaux, et il aurait été désigné comme cible prioritaire à la vindicte terroriste par bon nombre de médias islamistes. 

Cet homme de religion noble et racé, ce « alem » que je révère depuis mon adolescence pour ses idées audacieuses, ce véritable penseur et rénovateur est celui qui a eu le courage de soutenir en 1924 l’abolition du califat par Mustapha Kemal Ataturk à contre-courant de l’opinion dominante dans les milieux religieux du monde musulman, et de lui rendre hommage à sa mort en 1938.

Pour avoir pris la même position dans un petit livre intitulé « Les sources du pouvoir en islam » publié en 1925, le grand et vrai « alem » égyptien Ali Abderrazik a été dépossédé de ses diplômes et titres d’al-Azhar, révoqué de ses fonctions de magistrat, laissé sans ressources et assigné à résidence jusqu’à la révolution de 1952. 

Parce que les ulémas diplômés de la formation professionnelle et qui y ont rajouté les déformations professionnelles inhérentes à leur idiosyncrasie l’ont voulu.

Nour-Edddine Boukrouh, Le Matin DZ


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