“En Algérie, il y a deux peuples…” / Par Mohamed Sifaoui

En Algérie, il y a deux peuples, il n’y en a pas un. Il y a le peuple frondeur, rebelle, démocrate, progressiste, fier et digne qui aspire au progrès et il y a le peuple de la soumission, de l’indignité, de la corruption, de la haine, du racisme qui se complaît dans l’obscurantisme et la médiocrité.

Deux blocs idéologiques irréconciliables dont l’existence a toujours été nié au profit d’un discours hypocrite qui n’a jamais cherché l’unité mais qui a œuvré, comme le font les régimes totalitaires, pour l’uniformité.

Cette approche est nourrie par deux mécaniques : une première mécanique nationaliste qui parle « d’une nation arabe » un concept flou et absurde comme si l’Algérien de Tlemcen ou de Bejaïa avait un quelconque lien culturel avec le Yéménite de Saada où avec l’Egyptien du Delta du Nil. Une seconde mécanique islamiste qui parle, elle, de la Oumma, une pseudo « Nation islamique » qui n’existe que dans les fantasmes de la pensée panislamiste ou dans les doctrines salafistes. Là aussi comme si le musulman de Laghouat ou de Souk Ahras avait un quelconque lien culturel avec un musulman d’Indonésie, de Chine, d’Iran ou du Koweït.

A force de se croire proches de l’arabe du Yémen et du musulman du Koweït, beaucoup d’Algériens ont oublié de se sentir proches d’autres Algériens.

A force de suivre le discours du salafiste de Médine et de mépriser le musulman de Ghardaia et de Tizi Ouzou, à force d’accorder de l’attention à la pensée totalitaire de Hassan Al Banna, ils ont fini, dans une logique sectaire, à haïr leur compatriote athée ou même croyant mais laïque.

A force d’écouter les discours nationalistes de Nasser on a fini par mépriser les discours de Abane Ramdane ou de Ferhat Abbès d’abord, ceux de Ait Ahmed ou de Said Sadi ensuite.

A force d’admirer Sayeed Qutb, ils ont fini par célébrer l’assassinat de Mohamed Boudiaf.

A force donc d’admirer les autres, très souvent porteurs de discours islamo-nationaistes, les Algériens ont fini par se mépriser eux-mêmes.

A force de croire qu’ils appartiennent à des « nations » fantasmées, ils ont oublié de faire nation et d’être tout simplement des Algériens en construisant leur propre identité avec leurs propres référents culturels puisés dans leur propre histoire, pourtant riche, et dans leur sphère géographique, nord-africaine et méditerranéenne.

Ce pays arabisé de force, islamisé de force, n’a jamais rien choisi pour lui même. Sinon peut-être au bout de 132 ans de colonisation, son indépendance. Un processus indépendantiste portée d’abord par une minorité devant une majorité passive qui a fini par se rallier de gré ou de force au processus de décolonisation.

Ce pays totalement déstructuré qui a une proximité géographique et historique avec le Mali où le Niger a développé un incroyable racisme contre les sub-sahariens, oubliant qu’il était lui même africain pour ne revendiquer une appartenance à cette sphère arabe qui, in fine, n’est qu’une couche secondaire dans sa construction historique.

Il est d’ailleurs curieux de voir beaucoup d’Algériens développer un discours anti-français primaire au prétexte que la France les a colonisé alors que le « monde arabe » les colonise depuis 13 siècles (la fin de l’invasion eut lieu en 709) et que les ottomans les ont dominés et méprisés pendant trois siècles.

Tous les discours haineux proviennent en vérité d’une double construction qui s’est forgée au fil des siècles à partir d’une rhétorique musulmane belliqueuse et un lexique nationaliste xénophobe.

Il y a donc deux peuples qu’on a vu durant ces trente dernières années : le peuple qui a applaudi le FLN, avant de voter pour le FIS et avant d’applaudir pendant 20 ans Abdelaziz Bouteflika. Et le peuple qui a toujours revendiqué sa dignité et la démocratie et qui a refusé de se soumettre la fois au diktat nationaliste et islamiste.

Oui il y a le peuple de la soumission, celui qui, lorsqu’il est méprisé, il en redemande encore.

C’est le peuple des bachaghas, alliés de la France coloniale (opportunément), indépendantiste de la dernière, ayant rejoint le FLN en 1962 (opportunément), ayant lâché le FLN et voté pour le FIS en 1990 et 1991 (opportunément), ayant soutenu l’AIS ou le GIA (opportunément). Ceux-là qui virent parfois leurs proches assassinés, leur femme et leurs filles violées par ceux-là même qu’ils avaient soutenu. Et quand le régime, en 2000, leur a demandé de pardonner, ils se sont soumis et ils ont pardonné. Ils ont alors soutenu le régime despotique et mafieux de la famille Bouteflika, jusqu’en février 2019 où beaucoup d’entre eux ont rejoint le Hirak (opportunément) et avant d’applaudir Gaid Salah (opportunément) et de pleurer sa mort (toujours opportunément) non sans convoquer les discours islamo-nationaliste pour expliquer qu’il faudrait soutenir Tebboune (opportunément).

Notre regretté Tahar Djaout pour illustrer ces deux peuples, évoquait « la famille qui avance et la famille qui recule ».

Je me suis toujours senti proche de la première et je n’ai jamais senti une quelconque accointance avec la seconde. Celle-là, je croise ses représentants tous les jours sur Facebook. Ils puisent leurs références dans des ressources égyptiennes, saoudiennes, qataries ou yéménites et considèrent tout contradicteur qui prône une approche universaliste comme « vendus à l’étranger ».

Mohamed Sifaoui, Le 11 Avril 2020


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