« L’islamiste exécute, mais il y a des gens plus haut qui font le choix des cibles » / Said Mekbel, une Mort à la lettre.

25 ans qu’il est parti. Deux balles dans la tête alors qu’il déjeunait dans une pizzeria du quartier de Hussein Dey. C’était le 3 décembre 1994. Un samedi.

Durant cette même période, Djilali Liabès, Laâdi Flici, Mahfoud Boucebci, Hafid Senhadri, M’hamed Boukhobza, Smaïl Yefsah, Youcef Sebti, Abdelkader Alloula, pour ne citer qu’eux, furent également assassinés. Un véritable «intellectocide».

Dans une série d’entretiens accordés un an avant sa mort à Monika Borgmann, journaliste et réalisatrice allemande qui donnèrent lieu à un livre saisissant : Saïd Mekbel, une Mort à la lettre (Tétraèdre, Paris, 2008), on découvre un Said Mekbel fortement intrigué par ces liquidations en série qui ciblaient l’intelligentsia algérienne.

Avec son background de physicien, il était de plus en plus persuadé qu’il y avait un plan, un plan bien ficelé, pour éliminer les têtes pensantes de ce pays. Ce qu’il appellera avec son sens aigu de la formule un «terrorisme pédagogique». Il était convaincu qu’il y avait un «projet pour éliminer une certaine catégorie de la population». Pour lui, «cette frange sait ce que signifie une république, sait ce que signifie une démocratie (…),  ce que représente la liberté».

«C’est cette frange qui peut parler de l’avenir.» Puis il dit : «Si vous prenez tous ceux qu’on a assassinés, tous, de Liabès à Flici en passant par tous les autres, ce sont des gens qui ont toujours cherché, en plus de leur métier, à transmettre quelque chose à la jeunesse. Ces gens rencontraient les jeunes et organisaient des conférences sur la drogue, sur la jeunesse, sur la poésie, sur la communication… On a cherché à éliminer ceux qui avaient le pouvoir de transmettre. Je pense que c’est un projet qui existe toujours. Il y a des gens qui ne veulent pas que l’on transmette un certain héritage de la civilisation. Je suis persuadé de ça.» (Une Mort à la lettre, p. 30)

Et d’asséner : «J’ai l’impression qu’il y a quelqu’un, qu’il y a une personne qui connaît bien, qui connaissait bien Liabès, Flici, Tahar Djaout, Senhadri, Boucebci, tout le monde, qui devait bien connaître le destin de ces gens-là et qui a bien choisi ses victimes. C’est un choix très réfléchi et qui répond peut-être, en plus, à un besoin psychique pour cette personne. Il y a un cerveau quelque part, qui choisit. Peut-être que les exécutants, ceux qui tuent, sont recrutés parmi les petits tueurs islamistes, chez les intégristes. Mais moi je pense qu’en haut, il y a des gens qui choisissent. Ces choix sont faits très froidement, c’est mon sentiment» (page 34). Il se sent, dès lors, plus exposé : «Je crois que maintenant, je suis encore plus menacé qu’avant parce que j’ai avancé sur ma découverte.»

Pourtant, pour Saïd Mekbel, il n’était surtout pas question de chercher refuge dans l’exil. «Je prends toutes les précautions pour vivre et je me dis que mon devoir est de tout faire pour vivre. Mais il n’est pas question que je parte. S’il y a des gens qui doivent partir, ce sont les assassins, ce n’est pas nous», martèle-t-il.

Et de lâcher sa sentence : «Avant, je vivais. Maintenant, j’existe vraiment (…). Pour cela, je remercie le terrorisme pour ce qu’il m’a révélé sur moi-même.»

EL WATAN, Le 03 Décembre 2014


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