Abdenour, 16 ans, le gamin détruit par la Juge Fella. G : Le bouleversant récit de Mohamed Benchicou…

Après son audition au Tribunal d’El Harrach devant le Procureur Bouzid, Mohamed Benchicou nous raconte sa rencontre avec un gamin de 16 ans, Abdenour. Un de ces centaines de gavroches peuplant le pénitencier d’El-Harrach, qu’un juge Algérien, pour expédier le dossier, a condamné à 5 ans de prison… 5 ans !

LES MAGISTRATS ALGERIENS TELS QUE JE LES AI CONNUS / Par Mohamed Benchicou

VI. L’adolescent

Une minute après le verdict de la juge Fella G., je regagnai les geôles crasseuses du tribunal où s’impatientaient depuis huit heures les très jeunes prisonniers dont les affaires avaient été expédiées. Les clameurs et les cris de la salle indignée me parvenaient toujours et j’avais le sentiment d’avoir été déraciné de mon monde par une main noire et puissante, la main de l’injustice.

 On m’embarqua avec mes nouveaux compagnons dans un fourgon inconfortable. Le trajet fut bref et, disons-le, un peu spécial : nous eûmes l’honneur d’être escortés par une escouade de voitures de police, comme si les hommes du ministre Zerhouni, redoutant une évasion, voulaient s’assurer de mon arrivée à bon port. Mes compagnons de fourgon, des adolescents pour la plupart, enfants égarés de l’Algérie violée, étaient curieux d’en savoir plus sur ce passager incongru qui les faisait voyager en compagnie de tant de belles limousines officielles.

L’un d’eux, un jeune adolescent de 16 ou 17 ans, était particulièrement tourmenté. Il s’appelait Abdenour. Il venait d’apprendre que la juge Fella G. l’avait condamné à cinq ans de prison pour un larcin de gamin. Cinq ans !

Le garçon en sort détruit ! Abdenour avait ce visage de glaise et d’anxiété qu’arborent ces centaines de gavroches peuplant le pénitencier d’El-Harrach, tous ridés par les mêmes épreuves. Les têtes des fils du peuple désemparé, dépouillé par ses dictateurs, impuissant devant le naufrage de sa descendance noyée dans la drogue ou la rapine, ces têtes accablées se ressemblent toutes. Elles portent les mêmes stigmates d’une détresse commune.

– Tu sais ammou, les avocats coûtent cher et personne d’entre-nous n’a les moyens de s’en payer un, m’avait dit Abdenour pendant qu’on arrivait à la prison. Devant la juge je me suis défendu seul. Comme je ne sais pas parler, elle m’a donné cinq ans. Peut-être que tu connais un avocat de tes amis qui pourrait me défendre, en appel, dans trois semaines.

Il griffonna son nom sur du papier pour tabac à chiquer qu’il plia précieusement avant de me le confier avec beaucoup d’espoirs. C’est par ce morceau de papier pour tabac à chiquer que je fis connaissance avec le monde carcéral de mon pays.

Le lendemain, au terme de ma première nuit en détention, je reçus des avocats, dont la plupart s’étaient auto-constitués. Ils étaient treize !

Devant tant de brillantes robes noires, je m’étais souvenu du jeune Abdenour qui ne rêvait, lui, que d’un seul défenseur, un seul, pour l’assister face au juge. Aussi, quand l’avocat Benissad, l’actuel président de la Ligue des droits de l’homme, que je savais militant acharné des droits de l’homme, vint me saluer, je m’empressai de l’accueillir avec le morceau de papier pour tabac à chiquer où l’adolescent avait noté son nom et son numéro d’écrou.

Benissad me promit de s’en occuper et tint sa promesse : j’appris un an plus tard, de la bouche d’Abdenour rencontré incidemment dans les douches, que maître Bessad avait réussi à réduire sa peine de trois ans !

Mais pour un Abdenour rescapé combien de fils du peuple perdus ?

Les cicatrices bien algériennes d’une implacable injustice qui frappe les populations les plus faibles, celles que l’on a exclues de tout, de l’argent du pétrole, de l’indépendance, de l’espoir, de l’école et, enfin, de leurs douars décharnés, ces adolescents étaient arrivés par bandes désespérées dans Alger pour y dénicher un motif de survie avant de se heurter à l’indifférence générale, aux nuits froides de la capitale.

Ils se sont essayés à la mendicité, parfois à la prostitution, souvent au vol à la tire, pour finir, un soir implacable, menottes au poing, derrière une grille.

 Mohamed Benchicou


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