Le « self-dégagisme » du Bouteflika en chacun de nous / Par Kamel Daoud

Le « self-dégagisme » du Bouteflika en chacun de nous

1- «Yetnahawe ga3» ce n’est pas seulement Gaid, Bedoui, Bensalah et le FLN et le ministère du Moudjahidine et le FCE version 40 voleurs.

C’est aussi le misogyne, le harceleur des femmes qui prend la rue pour son entrejambe et la mosquée pour une machine de blanchiment de l’âme et qui croit que Allah c’est lui.

C’est l’écolier Daéchisé, l’imam Facebook, insulteur, gynécologue du Paradis et grossier avec versets.

C’est la femme qui répète que son voile est sa liberté mais qui n’ira jamais manifester pour le droit d’autres femmes à être libres de ne pas porter un voile. C’est aussi les charlatans dans les TV, les voleurs des droits d’auteurs ou de bouches d’égouts.

Le «dégagez !» doit viser les chaînes genre Ennahar et les machos des trottoirs, les «je suis Allah» qui comme Allah décident du Hallal / Haram et qui peuvent vous donner le droit de vivre ou vous tuer, les islamistes et leurs ministres, le club des pins.

Le «Dégagez-tous» est aussi une façon de marcher, saluer, conduire une voiture ou stationner sans gêner les autres, se laver les mains et ne pas uriner dans les escaliers des immeubles des autres ou croire que chaque riche est un voleur et que le travail est pour les imbéciles.

Le «Yetnahaw Ga3» c’est aussi mettre fin au vol des heures de travail, ne pas travailler 20 jours et exiger le salaire de 30 ou sortir à 14 h et exiger le paiement d’une journée qui va jusqu’à 17 h. C’est ne pas jeter sa poubelle sur son pays et confondre sa femme et sa jument et son préservatif.

Le «il faut qu’ils partent tous» doit viser les habitudes de chacun, en nous surtout : feu rouge, écologie, nombrilisme, paresse, piratages et saleté.

Bouteflika n’est pas ce Président mégalomane, mais c’est aussi une époque et des habitudes : il nous a fabriqué à son image et aujourd’hui son départ doit signifier notre changement. A quoi bon le chasser et dépouiller sa bande si, à la fin, on en reste à traire le pays comme une vache et attendre le Paradis comme des saoudiens ?

Être Bouteflika c’est être comme lui : se prendre pour le centre du monde, ne pas travailler, s’asseoir et grimacer, ne pas prendre épouse ou en prendre pour en faire son torchon de nuit ou de cuisine, parler sans suer, mépriser cette terre et la traire, ne pas avoir d’enfants ou les tuer en mangeant leur avenir, détester les élites et les livres, construire une plus grande mosquée et croire ainsi tromper son dieu et sa conscience, frauder et sourire, cracher et expliquer, s’offrir un passé d’ancien moudjahid, un présent de dictateur et un futur de martyr au Paradis.

Le «Yetnahaw Ga3» doit viser le Bouteflika en chacun.

2- Brusquement, deux jeunes grimpent sur le camion-fourgon et poussent violemment le policier qui semblait planer dans les airs sur les photos qui fixent l’instant.

Un frisson dû au plaisir de la vengeance : le policer avait arrosé, inutilement, de gaz lacrymogène des manifestants, le vendredi dernier, près de la Grande Poste, à Alger.

Un frisson mais aussi une angoisse : la Révolution algérienne, la nouvelle, celle qui a fait plusieurs millions de vivants, des millions de déplacés dans les airs et la joie, qui a ressuscité des millions de morts, perdure mais risque de se fissurer à cause d’un seul mort, une seule vengeance. Le pacifisme doit être respecté, scrupuleusement, pour qu’il reste une arme. Si ce policier avait été tué, on aurait alors tout perdu ou déjà commencé à perdre.

La Révolution perdure, vit encore en chacun, mais le temps n’est pas en sa faveur: les islamistes guettent, les populistes radotent sur son dos, Gaïd Salah essaye d’en faire sa caserne et les progressistes ne progressent pas. Danser sur un camion-fourgon de police n’est pas vaincre mais seulement devenir une raison qui donnera, au mauvais policier, la bonne raison de se faire passer pour l’ordre et la loi. C’est une erreur.

Que faire ?

3- «Continuer» va faire se multiplier les revendications jusqu’au point de l’impossibilité.

«Continuer», c’est aussi alourdir la facture de cette Révolution : dans quelques semaines vont commencer les licenciements de personnels, les mises au chômage, les arrêts de chantiers, la panne de l’économie. C’est une réalité. Cela ne veut pas dire que la Révolution est mauvaise, mais il faut savoir qu’elle a un coût économique qu’il s’agit d’assumer.

On manifeste le vendredi mais le reste de la semaine on travaille peu ou pas. Le bouteflikisme a été un système de corruption généralisé des sens et des âmes : il a corrompu un peuple entier jusqu’au point de lui faire baisser les bras, les désosser, rompre le lien immémorial entre la gravité et la chute, l’effort et le salaire, la justice et la responsabilité.

Si on a décidé de la fin de Bouteflika, il faut assumer la facture de la fin de son système de corruption, de salissure et de clientélisation et de la paresse rémunérée. La transition sera dure et il faut l’assumer. C’est à dire ne pas la remplacer par du populisme, ni par l’illusion du paradis, ni par la radicalité.

4- «Arrêter» et redonner le pays aux Gaïd et autres Bedoui &Cie ?

Non. Le problème n’est pas d’élire un président, car il le faut et en urgence. Le souci est comment réformer et trouver des instruments de contrôle des élections. Car si on ne trouve pas ces moyens, on aura le problème du 4 juillet 2019 en juillet 2020 et 2030. Il faut «faire de la politique», élire, choisir, accepter, dégager un consensus, des figures. Le temps est mauvais pour les révolutions. Il faut en faire quelque chose et vite avant qu’elle ne devienne des rides, des usures de semelles et des prisons.

5- Lu, avec angoisse et admiration le beau dernier roman de l’ami Alaa El Aswany : «J’ai couru vers le Nil».

Chronique douloureuse d’une révolution volée en Egypte. Les personnes y incarnent cette palette de l’esprit des générations de notre époque : l’ancien militant devenu apparatchik, contremaître et indicateur, la jeune étudiante qui trouve que l’exil est le seul moyen d’être une femme, l’idéaliste qui confond l’engagement et la figure de son propre père, la désespérée, le père, le juge, le dictateur, l’hypocrite en hijab, jouant du coran et du sexe, le cheikh agent des «services», vendeur de fatwas et d’immobilité, le crime, le châtiment, les islamistes et leurs sournoiseries… etc.

Ce sont les acteurs de notre pays aussi. Là, sous nos yeux. Le chroniqueur a lu ce roman avec peur et application : il y a lu le possible avenir si nous nous laissons voler le 22 février et appeler, impunément, à la mort de Said Djabelkheir. Et comment, justement, on peut se le faire voler par les autres mais aussi à cause de nos propres irresponsabilités.


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