Le Rétro-islamisme / Par Kamel DAOUD

Phénomène sournois, lent mais tenace, souterrain jusqu’à peu : le rétro-islamisme. On savait le courant islamiste tenté d’incarner l’au-delà, Dieu ou la Vérité, préoccupé par le futur ou le lointain passé Médinois, mais depuis peu, il s’est occupé d’autre chose : Le Révisionnisme de l’histoire algérienne pour la présenter comme une sorte d’épopée d’un Front islamique du Salut né avant le Fis, dès le 1er novembre. D’un coup, on se retrouve aujourd’hui avec deux phénomènes étranges, deux sectes de la mémoire : la Badissisia et la Abbassia.

Pour la Badissia, c’est cette tendance à affirmer que la guerre d’indépendance algérienne a été presque déclenchée par ce théologien, qu’il est la figure fondatrice de l’élan du 1er novembre et que c’est sous son esprit qu’est née l’idée de la liberté et la volonté de se libérer.

Risible, comique, sinon tragique : à côté d’Ibn Badis, on présente presque les fondateurs du FLN comme des rôles secondaires, des disciples.

La guerre d’indépendance algérienne est revisitée, avec saccage, comme une épopée du djihadisme et Benbadis, lui qui a rêvé de Dieu plus que la liberté de notre pays, se retrouve placé bien haut, au-dessus d’un Messali père du nationalisme.

Cette tendance est une entreprise idéologique lancée et soutenue depuis peu, lisible dans certaines déclarations, sur les réseaux, visant à asseoir le socle d’une revendication au pouvoir au présent et à récupérer la fameuse «légitimité historique» dont le FLN d’aujourd’hui a fait des licences d’importation détaxées de voitures et des pensions pour faux moudjahidines.

L’épopée algérienne ayant subi l’outrage du faux et des faussaires, elle se voit aujourd’hui volée par les imitateurs de Dieu pour en faire un récit de lutte contre Koreich. Là, le rétro-islamisme se fait malin, prétentieux, outrancier et croit pouvoir voler les martyrs comme il sait voler les révolutions du présent.

Benbadis fait partie de l’histoire de tous, son paradis était sa croyance, plus que son patriotisme, il n’y a qu’à relire ses écrits. Il a légué un mode de ferveur et une myopie tragique sur notre identité. Il est le père de l’arabité exclusive et de caste et de l’islamité comme parti unique. On ne peut pas le juger, ni juger de sa foi ou son attachement à cette terre sans remise en perspective de l’époque, mais on ne doit pas en faire le père retrouvé de l’histoire algérienne.

L’autre tendance ?

Une chaine TV comme El Maghribiya s’en fait l’instrument depuis peu : «la décennie noire» c’est la faute des généraux de 1992. Abassi ou Benhadj sont des gens qui n’ont tué personne, ni par la langue, ni par le couteau.

Oubliés les journalistes assassinés, les femmes violées ou décapitées, les faux barrages, les marches fascistes, la terreur et les massacres collectifs. Dernier cadeau fait par Bouteflika : sa «Réconciliation», sans vérité ni pardon ni responsabilité, a fabriqué une amnésie et pas seulement une amnistie.

Aujourd’hui, un jeune Algérien ne sait pas que Abassi est aussi coupable que les généraux de 92, ni n’a souvenir de la guerre civile et de ses atrocités. Des jeunes vous parlent, sur les réseaux sociaux et même dans la rue, du FIS comme s’il s’agissait d’un parti humaniste et du GIA comme si c’était une annexe de l’UGTA.

L’histoire en subira un révisionnisme, au présent, qui nous surprend et insulte en nous la mémoire de nos morts. Il ne s’agit presque que de vingt ans d’écart et déjà on présente Abassi comme un Moudjahid et on salue son parcours.

Ce révisionnisme est puissant, efficace et patient. Dans quelques années, Benbadis sera le fondateur de la nation algérienne, le premier homme qui a pris les armes contre la colonisation. Et Abassi Madani deviendra un martyr, une médaille des droits de l’homme et le FIS reviendra pour reprendre l’histoire là où elle a été interrompue selon lui.

Des générations formées aux médias islamistes en Algérie, une école prise en otage, une sous-culture et une économie de bazar ont donné naissance à une génération qui a su renverser, avec d’autres, Bouteflika, mais dont une partie, pas minoritaire, rêve de pourchasser encore les déjeuneurs du Ramadan, frapper les femmes non voilées, placer un calife à la place du dictateur déchu et installer une culture qui mêle le Qatarisme pour la classe moyenne, le Daech pour les plus virulents et le Makrisme Erdoganiste pour les plus malins.

Le rétro-islamisme est là. J’en fait une obsession ? Non : juste que je m’exprime sur ce qui a volé ma jeunesse entre 90 et 2000, sur ce qui me tue en se prenant pour Allah ou le propriétaire de cette religion, sur ce qui réduit les chances de mon pays à devenir une puissance et sur ce qui après avoir volé le ciel veut voler même le passé et le récit de mon pays et effacer les traces du crime que j’ai vécu.

Ceux qui sous-estiment cette vague aujourd’hui, comme on l’a fait fin des années 80, en feront les frais un jour. Comme nos aînés.

Kamel Daoud, Le 13 Mai 2019


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