Des chaussures, des banderoles et un pays sous l’aisselle / Par Kamel Daoud

Faut-il encore marcher et manifester ? On a quelques raisons de ne pas le faire : le retour du machisme, la menace islamiste, l’usure ou le sentiment d’impuissance et du «cela ne sert à rien». On peut aussi arrêter de marcher par fatigue, par désespoir ou par démission.

Le Régime résiste, ne semble pas avoir peur et continue dans son mépris, son aveuglement et ses manœuvres. Le pays qui est à nous, semble être surtout à eux. A regarder la liste des nouveaux ministres de la honte, on se sent sali et réduit à la colère ou tenté par prendre sa valise dans sa propre tête et rentrer chez soi.

Dans ce cas ils auront gagné. «Ils», ce sont les machos qui ont agressé des femmes à Alger, le harem d’Erdogan et des Saoudiens chez nous, les gens du Régime, les milices armées de couteaux et de chaînes de Sidi Said, Bouteflika et sa famille, Gaid et les «hommes d’affaires» du gang. On aura perdu cinq semaines à marcher.

Alors il faut encore marcher ? Oui. Nous n’avons pas d’armes, d’armée, de médias, de TV, de milices et de recycleurs. Nous n’avons que nos chaussures et nos banderoles. Seulement ? Non. Nous avons le sentiment de la dignité retrouvée, le sentiment du devoir : nos enfants doivent vivre mieux que nous puisque nous vivons mieux que nos ancêtres. Nous avons la rue. En quelques marches, le pays a changé de visage, de mains et de corps et de yeux. «Ils » ont été obligés de reculer, se cacher, négocier.

Voir un wali d’Alger baisser la tête sous un cri de colère ou un ministre chercher les coins d’ombre ou un tchador pour se cacher, est un acquis.

Voir les Ouyahia et les Benyounès s’enfuir et se mettre sous les tables est déjà une victoire. Pas entière mais à venir.

Voir le FLN s’enfermer lui-même avec un cadenas et une chaîne pour échapper à la dissolution est un acquis.

Voir que les Algériens peuvent désormais marcher dans leur pays, se réunir et ne pas avoir peur, ni attendre le bon vouloir d’une autorisation, est un acquis.

Nous voir chanter est une joie. Et il faut défendre ce début d’indépendance. Il faut marcher et être vigilant pour que la victoire nous ne soit pas déjà volée.

Notre corps est encerclé par les vautours, les armes, les médias mercenaires, les conservateurs qui veulent chasser les Bouteflika pour mieux leur ressembler, ceux qui se prennent pour Dieu avec leur «je suis Allah donc je peux tuer, rendre licite et illicite ce que je veux et vous donner la vie ou vous la reprendre et juger si vous êtes musulman ou pas».

Avec ceux qui se font passer pour les martyrs et les colons à la fois. Notre joie si fragile est encerclée par le doute et la peur, les régressions qui nous tentent. Il faut faire attention.

Donc oui, il faut continuer. Le Régime nous traite comme depuis 62 : un bâton nous disperse et un sac de semoule nous réunit. C’est sa vision. Il ne peut pas voir autre chose que ce qu’il veut voir. Le mot «rupture» signifie «réforme» pour lui et avec lui pour que lui reste et que la colère parte ailleurs.
Non.

Donc il faut continuer. Bouteflika est mortel, Bedoui n’est même pas vivant et Gaïd est un tissu vert et l’Algérie est millénaire et nos ancêtres n’ont pas pris une ride. Il faut juste faire attention à la régression, à la fatigue ou au désespoir. Nous avons eu des décennies pour désespérer. Prenons quelques mois pour faire le contraire.

Par Kamel Daoud – Le Quotidien d’Oran – 2 Avril 2019.


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